Une précarité qui gagne du terrain dans la Ville et l’Eurométropole de Strasbourg
Le Collectif contre la précarité Strasbourg – Eurométropole, dont Caritas Alsace est membre, a publié ce vendredi 13 février un rapport inter-associatif alarmant sur l’évolution de la précarité dans la Ville et l’Eurométropole de Strasbourg. Ce document dresse un constat préoccupant : depuis 2020, les difficultés sociales s’intensifient et s’inscrivent dans la durée.
Présentes sur le terrain depuis plus de 40 ans, les associations observent une fragilisation croissante des publics accompagnés. Ce qui relevait autrefois de situations ciblées concerne désormais des profils variés : familles, personnes isolées, jeunes, travailleurs précaires ou retraités modestes. Dans le même temps, les structures d’aide doivent faire face à une tension inédite sur leurs moyens humains et financiers, alors même que les besoins en aide alimentaire, en hébergement et en accès aux soins progressent fortement.
« 31 400 personnes sont en attente d’un logement social, plus de 1 000 places d’hébergement ont été supprimées : tous nos indicateurs sont au rouge. » – Rapport du collectif inter-associatif
Ces chiffres reflètent des parcours de vie marqués par l’instabilité du logement, l’angoisse quotidienne et la difficulté à accéder à des droits pourtant fondamentaux. Face à cette situation, le collectif appelle à une mobilisation collective et invite les candidat·es aux municipales à entreprendre des mesures concrètes. Il encourage également les citoyen·nes à exercer leur droit de vote afin de faire évoluer les politiques publiques.
Logement et hébergement : « C’est le parcours du combattant »
Des délais d’attente toujours plus longs
Sur la semaine du 15 au 21 décembre, 20 272 personnes étaient en attente d’un logement social. Seuls 2 177 logements ont été attribués, après un délai moyen de 23 mois. Pour de nombreux ménages, l’attente prolongée retarde l’accès à la stabilité, complique l’insertion professionnelle et accentue la vulnérabilité.
Depuis 2021, les 1 000 places hôtelières mobilisées du 115 ont été supprimées, soit près de 30 % des capacités d’hébergement d’urgence. Cette réduction intervient dans un contexte où les demandes restent élevées, notamment en période hivernale. Durant la même semaine observée, sur 4 891 appels effectués au 115, seulement 28 % ont pu être traités. Concrètement, cela signifie que des centaines de personnes en détresse n’ont pas obtenu de réponse immédiate.
Concernant l’hébergement d’insertion, 1 910 ménages étaient en attente, mais seules 15 orientations ont été réalisées selon les données de la veille sociale (SIAO 67 – ARSEA). Ce décalage illustre l’insuffisance des solutions durables permettant de sortir réellement de l’urgence.
L’augmentation des lieux de vie informels
En octobre 2025, 128 lieux de vie informels (LVI) ont été recensés, dont 3 sites importants dans le secteur de la Meinau, de l’Église Rouge et du Parc du Glacis. Au total, 331 personnes, dont 87 enfants, déclarent vivre sur ces sites, souvent marqués par des cycles d’expulsions et de réinstallations. Les conditions sanitaires y demeurent extrêmement précaires. Seules 13 cabines de toilette et 3 points d’eau sont disponibles sur l’ensemble des sites, exposant les habitants à des risques sanitaires majeurs et à une dégradation continue de leurs conditions de vie. Malgré cette réalité, 30 expulsions ont été menées sans solution pérenne de relogement, entraînant des déplacements répétés et une rupture des suivis sociaux.
Une pression accrue sur les dispositifs associatifs
Les associations constatent une hausse significative des sollicitations, signe d’une précarisation durable. Caritas Alsace enregistre une augmentation de 74 % des demandes de domiciliation postale, passant de 602 personnes en 2023 à 1 050 en 2025. Cette évolution témoigne d’un besoin croissant d’accès administratif pour ouvrir ou maintenir des droits essentiels.
En 2024, 7 500 € aides financières ont été attribuées par Caritas Alsace. Ces soutiens concernent aussi bien des charges courantes que des dépenses de santé ou de mobilité. La même année, le Secours populaire français Bas-Rhin a accueilli 10 859 personnes en permanence d’accueil et de solidarité, confirmant l’augmentation du recours aux structures d’aide.
Pour l’association Casas, les dépenses en billets de train destinées à accompagner des démarches juridiques ont fortement progressé, atteignant 6 862 € en 2024 contre 1 101 € en 2019. Ces données illustrent une réalité claire : les associations demeurent pleinement mobilisées, mais leurs dispositifs sont soumis à une pression croissante.
L’aide alimentaire face à l’explosion des besoins
La précarité alimentaire connaît une progression spectaculaire. Nombreux sont celles et ceux qui ne mangent pas à leur faim. L’association Abribus est passée de 19 855 repas distribués en 2020 à 49 244 en 2025. Cette augmentation traduit une difficulté accrue pour de nombreux ménages à subvenir à leurs besoins essentiels.
Le Secours populaire français Bas-Rhin est passé de 7 000 personnes aidées en 2019 à 17 178 en 2024, révélant un élargissement significatif des publics concernés. De son côté, Caritas Alsace a augmenté ses distributions de petits-déjeuners, passant de 26 000 en 2023 à 34 000 aujourd’hui.
Dans la même dynamique, le nombre de foyers accueillis dans les épiceries sociales de l’Eurométropole a doublé, passant de 112 à 205. Malgré l’engagement constant des équipes et des bénévoles, les associations peinent à absorber une demande en augmentation continue.
Santé et précarité : une urgence grandissante
Un accès aux soins fragilisé
En 2024, Médecins du Monde a réalisé 491 consultations médicales et 540 entretiens sociaux. Parmi les personnes rencontrées, 72,7 % n’avaient pas de droits de santé ouverts, bien qu’éligibles. Cette absence de couverture retarde les soins, aggrave les pathologies et accentue les ruptures de parcours médicaux.
Par ailleurs, 65 % des personnes suivies vivaient avec une maladie chronique ou un handicap, tandis que 14 % étaient atteintes d’un cancer. Enfin, 8 femmes sur 10, âgées de 15 à 49 ans, concernées par la contraception, n’en avaient pas.
Des pathologies lourdes en hausse
Parmi 118 personnes signalées à la veille sociale, une personne sur trois souffrait d’une maladie chronique ou souffrait d’une affection physique sérieuse, tandis qu’une personne sur quatre présentait un trouble psychiatrique ou suivait un traitement lourd.
Inévitablement, le Grains de Sable – Collectif Les morts de la rue Alsace déplore une augmentation des décès dans des conditions indignes : 23 en 2020 contre 29 en 2025. Ces données soulignent les conséquences directes de la précarité sur la santé et la survie des personnes les plus vulnérables.
« Nous vivons sous une tente. Mon frère est en fauteuil roulant, lourdement handicapé, avec des crises d’épilepsie fréquentes. Mes parents sont malades, et je suis la seule à pouvoir m’occuper de tout : soins, démarches, hygiène. Chaque geste est une épreuve. Quand il pleut, nous l’enfermons sous la tente pour qu’il ne se mouille pas, mais il ne comprend pas et fait des crises. Nous n’avons plus de neurologue, son traitement ne fonctionne plus. Nous sommes épuisés. » – Paroles de campement, Strasbourg, automne-hiver de Mme. H, issues du rapport inter-associatif
Ce témoignage, rappelle que derrière chaque donnée statistique se trouvent des vies, des histoires et des souffrances bien réelles.
Une charte d’engagements pour des réponses concrètes
Face à ce constat, le collectif inter-associatif a élaboré une charte d’engagements et d’actions à destination des candidat·es. Ce document vise à structurer des réponses durables et adaptées aux réalités du terrain. Il met l’accent sur le renforcement du plan d’aide alimentaire, la création de plusieurs centaines de places d’hébergement pérennes, le soutien accru aux équipes sociales et des mesures structurelles pour améliorer l’accès aux droits.
La progression de la précarité à Strasbourg traduit des fragilités sociales profondes qui appellent des réponses durables et coordonnées. Les associations poursuivent leur mobilisation avec détermination, mais ne peuvent suppléer seules aux insuffisances structurelles. Il est aujourd’hui essentiel que les décideurs publics, les candidat·es et l’ensemble des citoyen·nes prennent pleinement la mesure de la situation. Agir contre la précarité, c’est défendre la dignité, la santé et les droits fondamentaux de toutes et tous.
Revue de presse
- Les DNA, le 14/02/2026: Tous nos indicateurs sont au rouge » : un rapport accablant sur les chiffres de la grande misère.
- Rue 89, le 14/02/2026 : « La faim gagne du terrain » : le constat alarmant du rapport inter-associatif.
- Pokaa, le 17/02/2026 : Municipales 2026 : à Strasbourg, 5 candidat(e)s s’engagent contre l’explosion de la précarité.
- Rue89, le 18/02/2026 : Face au sans-abrisme, les Verts se défendent, LFI promet et le PS invoque la dette.