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Quelle justice pour faire société ? De l’accueil inconditionnel à la réinsertion, placer la dignité humaine au cœur de l’accompagnement

Le 30 septembre 2026, Caritas Alsace – Réseau Secours Catholique et le Réseau Caritas France ont organisé à Strasbourg une journée de réflexion consacrée à la justice, à la détention et à la réinsertion. Réunis au Foyer des Étudiants Catholiques (FEC), professionnels du monde pénitentiaire, chercheuse, personne anciennement détenue, bénévoles et experts sur la thématique ont croisé leurs regards autour d’une question centrale : quelle justice pour faire société ?

La journée, animée par Gaëlle L’hermitte, responsable du Pôle Prison-Justice de Caritas Alsace, a été pensée comme un temps d’échange autour d’une conviction forte : la peine ne doit pas conduire à l’exclusion de la personne, et la dignité humaine ne doit pas s’arrêter aux portes de la prison. L’objectif était de réfléchir à une justice capable de « renouveler positivement » le lien avec la société plutôt que de produire davantage d’exclusion.

 

La dignité, un point de départ

À travers cette journée, Caritas Alsace a souhaité rappeler une conviction essentielle : être privé de liberté ne signifie jamais être privé d’humanité, de liens sociaux ou de perspectives d’avenir.

Le témoignage d’Éric, ancien détenu et écrivain public bénévole durant sa détention, a donné une dimension particulièrement concrète à cette réalité. Revenant sur son arrivée en prison, il a pu témoigner du choc de l’incarcération, de la perte de repères et du sentiment de voir son identité personnelle s’effacer derrière le statut de détenu. « Je n’étais plus un être humain, mais un numéro d’écrou dès que je suis entré en prison. »

Son parcours montre combien les premiers moments de l’incarcération peuvent constituer une rupture brutale avec la vie antérieure. Mais son expérience d’écrivain public bénévole témoigne aussi de la force de l’accompagnement : aider une personne à conserver son autonomie, ses liens avec l’extérieur et sa capacité à rester actrice de son parcours.

Même derrière les murs, chacun doit pouvoir être reconnu dans toute son humanité, avec son histoire, ses droits et la possibilité de se construire un avenir. C’est aussi toute la dimension réparatrice que peut porter la prison : au-delà de la sanction, offrir la possibilité de se reconstruire et de se réinscrire dans la société.

La honte, elle aussi, a été au cœur des échanges. Lorsqu’une personne est réduite à son statut ou à son passé, elle peut perdre la capacité de se projeter et d’agir. À l’inverse, retrouver sa dignité peut permettre de reprendre confiance et de redevenir acteur de son parcours. Dans une volonté de développement du pouvoir d’agir nous devons garder en tête que la honte peut paralyser l’action.

Penser la prison autrement

La table ronde a également permis de découvrir des dispositifs qui cherchent à faire évoluer les pratiques pénitentiaires.

Marianne Frigière, Directrice de la Structure d’Accompagnement vers la Sortie (SAS) de Colmar, a présenté ce dispositif ouvert en 2024. La structure peut accueillir jusqu’à 90 personnes en fin de peine et repose sur une prise en charge pluridisciplinaire renforcée. Son objectif : préparer concrètement la sortie en travaillant sur l’autonomie, la responsabilisation et les besoins propres à chacun.

La SAS cherche à s’affranchir de certains codes traditionnels de l’univers carcéral : les chambres disposent de portes pouvant être fermées à clé par les personnes détenues et les fenêtres ne sont pas équipées de barreaux. Le quotidien est également organisé pour favoriser l’autonomie, notamment dans la gestion des activités et des rendez-vous.

Pour Marianne Frigière, cette évolution concerne aussi les professionnels. Les surveillants deviennent de véritables « acteurs » de la détention et peuvent participer à des activités sportives, culturelles ou collectives avec les personnes détenues. Une autre manière d’exercer leur métier, où le dialogue, la confiance et le respect mutuel occupent une place centrale au sein d’un projet qui offre un cadre structurant.

L’expérience de la SAS de Colmar montre ainsi qu’une autre approche de la détention est possible, en cherchant à conjuguer sécurité, dignité et préparation à la sortie.

 

Individualiser pour mieux accompagner

Benjamin Chanseaume, Directeur du Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation (SPIP) du Bas-Rhin, a rappelé le rôle central de l’accompagnement dans la prévention de la récidive.

Le SPIP intervient auprès des personnes placées sous main de justice, en détention comme en milieu ouvert. Son action vise notamment à lutter contre la récidive, à accompagner l’insertion, à lutter contre les effets désocialisants de l’incarcération et à mobiliser différents partenaires dans les domaines social, professionnel, sanitaire ou encore du logement.

Mais cette mission suppose du temps et des moyens. L’individualisation de l’accompagnement ne peut être véritablement mise en œuvre lorsque les professionnels doivent suivre un nombre trop important de personnes à accompagner. Exemple de chiffres : 1 Conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation (CPIP) pour 60 serait l’idéal, en maison d’arrêt c’est plus souvent 1CPIP pour 90.

Au-delà des dispositifs, Benjamin Chanseaume a insisté sur l’importance de la relation humaine et de la parole : « Le rôle du SPIP est d’accompagner la volonté de changement de la personne et de trouver les leviers pour passer du désir du changement au plaisir du changement ». L’accompagnement consiste à travailler avec la personne, à comprendre son histoire, ses besoins et ses aspirations, plutôt qu’à décider à sa place de ce qui serait bon pour elle. La réinsertion se construit ainsi progressivement, dans la relation de confiance.

De la sanction à la reconstruction

La réinsertion ne se résume pas à trouver un emploi ou un logement, même si ces dimensions sont essentielles. Elle implique également un travail sur l’identité et sur le rapport à soi-même.

Les échanges ont notamment permis d’évoquer la justice restaurative, qui cherche à restaurer le lien entre la personne ayant commis une infraction, la victime et la société. Elle ouvre un espace où chacun peut retrouver une place et où la personne condamnée peut être reconnue dans toute sa complexité.

La notion de désistance a également été abordée : il s’agit du processus par lequel une personne décide progressivement de se tenir à distance de la délinquance et des tribunaux. Ce processus n’est pas toujours linéaire. Il peut comporter des hésitations, des difficultés et parfois des rechutes. L’accompagnement doit donc être suffisamment solide pour permettre à la personne de poursuivre son chemin malgré les obstacles.

Les familles, actrices invisibles de la réinsertion

La sociologue Manon Veaudor, de l’Université de Strasbourg, a élargi la réflexion aux proches des personnes incarcérées. Car la prison ne concerne jamais uniquement la personne détenue. Elle produit également des conséquences sociales, économiques et familiales pour les proches : conjointes et conjoints, parents, enfants, frères et sœurs.

Les familles peuvent devoir modifier leur organisation professionnelle, supporter des coûts importants liés aux visites ou aux communications, et faire face à l’éloignement géographique. À cela s’ajoute le poids du stigmate carcéral.

Certaines familles vivent ainsi une véritable « expérience carcérale élargie » : elles doivent apprendre à composer avec l’incarcération tout en continuant à soutenir leur proche, parfois au prix de lourdes conséquences personnelles et financières.

Cette réalité rappelle que la réinsertion ne peut être pensée uniquement à partir de la personne détenue. Le maintien des liens familiaux et sociaux constitue lui aussi un levier essentiel du retour dans la société.

L’insertion commence parfois par une rencontre

Un autre témoignage d’Éric est venu illustrer cette idée.

Il raconte notamment l’accompagnement d’un jeune homme qui, arrivé en détention avec de grandes difficultés scolaires et sans diplôme, avait intégré l’idée qu’il était incapable de réussir. Avec l’aide des professionnels et des personnes qui l’accompagnaient, il a pourtant repris sa scolarité et obtenu son brevet. Cette histoire résume une dimension fondamentale de l’accompagnement : ne pas réduire une personne à ce qu’elle a été, mais lui permettre de découvrir ce qu’elle peut encore devenir.

Derrière les démarches administratives, les formations, l’accès aux droits, au logement ou à l’emploi, se joue donc quelque chose de plus profond : la possibilité de retrouver confiance, estime de soi et une place parmi les autres.

Une responsabilité collective

La journée a également ouvert une réflexion sur les alternatives à l’incarcération et sur les aménagements de peine. Les échanges ont notamment souligné l’intérêt de dispositifs comme le placement extérieur, qui permettent de préparer davantage concrètement le retour à la vie ordinaire. Les taux de récidives suite à un placement extérieur en démontrent son efficacité.

L’enjeu est alors de ne pas penser la sortie au dernier moment. La réinsertion commence dès la détention, à travers l’ensemble des liens et des actions qui permettent à une personne de préparer progressivement son retour dans la société.

Cela suppose une mobilisation collective : administration pénitentiaire, CPIP, associations, bénévoles, acteurs de l’insertion, professionnels de santé, acteurs du logement, familles et personnes concernées elles-mêmes.

Caritas Alsace : accompagner pour restaurer les liens

L’après-midi de cette journée a permis de prolonger les échanges autour des actions Prison-Justice du Secours Catholique et de Caritas Alsace, avant une visite de la maison d’accueil « Le 30 », spécialisée dans l’accompagnement des personnes placées sous main de justice dans leur projet de réinsertion.

Cette immersion a permis de mieux comprendre la réalité du terrain : un accompagnement qui se construit dans le temps, au plus près des personnes et de leurs besoins.

Elle a permis de rappeler également la place particulière des bénévoles et des associations. Leur présence permet de créer des liens qui dépassent le cadre strictement judiciaire ou pénitentiaire et offrent parfois un espace de confiance indispensable pour reprendre pied.

Cette journée organisée par Caritas Alsace aura ainsi permis de croiser les regards et les expériences pour poser une question qui dépasse largement le monde carcéral : quelle société voulons-nous construire lorsque nous accompagnons celles et ceux qui en ont été temporairement éloignés ? Quels liens entre la justice et la société aujourd’hui et comment renouer un lien sécurisant, efficace et humain entre nous et les personnes sous-main de justice ?

La réponse esquissée tout au long de cette rencontre est claire : une société qui ne renonce pas aux personnes, qui maintient les liens et qui fait de la dignité humaine un point de départ du chemin vers la réinsertion.

Pour Caritas Alsace – Réseau Secours Catholique, nous devons continuer à défendre une justice qui a du sens, qui responsabilise chacun et permet de réparer et de reconstruire.

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