« Et si on allait voir un procès ? » Retour sur une après-midi d’immersion au tribunal judiciaire de Strasbourg
Vendredi 29 mai, 13h30. Devant le tribunal judiciaire de Strasbourg, une dizaine de bénévoles se retrouvent avant de franchir les portes de l’institution. Tous sont engagés à Caritas Alsace sur les questions de justice et d’accompagnement de détenus et de leurs familles. À leurs côtés, Alain, ancien magistrat aujourd’hui bénévole à la maison d’accueil « Le 30 », les guide pour cette immersion au cœur d’une audience de comparutions immédiates.
L’objectif : sortir des représentations abstraites pour observer la justice telle qu’elle se déroule, puis partager un temps de débriefing collectif.
Pourquoi assister à une comparution immédiate ?
Les comparutions immédiates occupent une place particulière dans la justice pénale. Elles concentrent les décisions dans un temps court, dans un contexte d’urgence judiciaire.
Or, plusieurs travaux de recherche, notamment ceux de Gautron et Retière, montrent que ce mode de jugement multiplie par 8,4 la probabilité d’un emprisonnement ferme par rapport à une audience classique. Ces résultats alimentent les débats relatifs à l’égalité de traitement des justiciables et aux effets de l’urgence sur la décision judiciaire.
Aller voir une audience, c’est donc aussi se confronter à ces réalités : la rapidité des procédures, la place de l’urgence, et les effets concrets sur les décisions rendues.
14h — « L’audience est ouverte »
À 14h précises, la salle se lève. La formule tombe : « L’audience est ouverte ». Le rythme est donné.
Au centre, le président du tribunal tient le fil de l’audience, posant les questions et cadrant les échanges au rythme des dossiers. À ses côtés, le procureur représente l’Etat donne la lecture des faits et porte les réquisitions. En face, les avocats prennent la parole pour défendre les accusés, tenter d’éclairer leur parcours et faire entendre, derrière les faits, ce que l’urgence du procès laisse souvent de côté.
Cinq affaires sont jugées dans l’après-midi : violences conjugales, trafic de stupéfiants, séquestration, délit de fuite… Très vite, des fils invisibles apparaissent entre les affaires : addictions, dettes de jeu, relations toxiques, précarité…
À chaque passage, le même mouvement : les antécédents, la personnalité, les faits récents. Les mots sont précis, parfois techniques. Mais derrière eux, des vies entières apparaissaient par fragments.
Au fil de l’audience, certaines affaires arrivent jusqu’au verdict. D’autres sont renvoyées, le temps que des pièces ou informations manquantes viennent compléter le dossier.
Certaines paroles marquent particulièrement, comme celle d’un prévenu : « La misère a complètement détruit ma vie » Ou encore cet échange autour de la peur de la justice quand un accusé affirme « J’ai peur de la loi » et que le Président lui répond : « pourtant la loi est aussi là pour protéger. »

Comprendre pour mieux accompagner : paroles de bénévoles
Une fois dehors, les bénévoles prolongent ce qui vient d’être vécu. Les récits entendus s’entremêlent à leur quotidien de terrain : la montée des violences conjugales, les parcours marqués par l’alcool, la rue, les ruptures sociales…
L’expérience fait pleinement sens pour eux : cette immersion rend plus lisible ce qui se joue en salle d’audience pour mieux accompagner.
« C’était très intéressant, chacun était dans son rôle. Le Président, le procureur, les avocats… tout était très structuré. Mais ce qui m’a marqué, c’est la difficulté de porter un jugement face à des situations aussi complexes. Au “30”, on voit parfois que la prison peut être vécue comme un cadre sécurisant, notamment pour certaines personnes en semi-liberté confrontées aux addictions. Certains disent même qu’ils s’y sentent “sevrés”, comme dans une forme de contrainte protectrice. Cela pose une vraie question sur le sens de la prison et sur la liberté, parfois vécue comme plus difficile que l’enfermement.
Derrière, il y a aussi la question des alternatives : sans accompagnement solide à la sortie, notamment pour les jeunes majeurs, on laisse des personnes seules face à des parcours déjà très fragilisés. » Marc, bénévole à la Maison le 30.
« Ce qui m’a marqué, c’est la diversité des affaires et, derrière chacune, les effets de la misère sociale, des addictions et de parcours de vie profondément abîmés. Contrairement à ce qu’on imagine, on prend vraiment le temps d’écouter et de détailler : ce n’est pas expéditif, mais les situations restent très lourdes.
Cela m’aide à mieux comprendre ce système qui peut parfois être complexe pour mieux accompagner les familles. Dans mon bénévolat, je crée beaucoup de liens avec elles. Lors des échanges, on perçoit la détresse, et on voit aussi des enfants grandir dans ce contexte. » Danièle, bénévole à l’accueil des familles à la prison de l’Elsau
« Cette après-midi m’a permis de mieux comprendre le fonctionnement de la justice et la manière dont les situations sont traitées. J’en ressors avec une meilleure compréhension des personnes que j’accompagne, que ce soit en détention ou auprès des familles.
En prison, les conditions sont très encadrées et la précarité des détenus est forte, avec très peu de moyens pour certains, ce qui crée beaucoup de tensions. Ce que j’ai vu au tribunal fait directement écho à ce que je vis en détention : ce sont souvent les mêmes parcours, à des moments différents » Benoît, bénévole à la prison de l’Elsau
« Les affaires étaient très intéressantes et variées. Aujourd’hui, nous avons notamment vu plusieurs dossiers de violences conjugales, qui représentent environ 30 % des personnes détenues. Dans l’accompagnement à Caritas Alsace, on observe d’ailleurs une augmentation de ces situations depuis une dizaine d’années » Alain, bénévole et ancien magistrat.