« Bibliothèque vivante » à l’Arc-en-Ciel : quand les histoires deviennent des rencontres
Du Kosovo à l’Albanie, en passant par la République démocratique du Congo, la Tunisie, la Russie, la Géorgie, le Soudan, l’Afghanistan, le Haut-Karabakh, le Cameroun, la Somalie ou encore l’Ouganda, les histoires racontées à la Permanence Arc-en-Ciel traversent les frontières.
À l’occasion de la Semaine des réfugiés, le vendredi 19 juin, la Permanence Arc-en-Ciel de Caritas Alsace s’est transformée en une bibliothèque pas comme les autres. Ici, les livres ne sont pas rangés sur des étagères : ils prennent place autour d’une table. Par créneau d’une vingtaine de minutes, des femmes et des hommes ouvrent un chapitre de leur vie. Ils racontent leur parcours, les épreuves traversées, mais aussi la manière dont ils se reconstruisent aujourd’hui grâce à leur engagement à Caritas Alsace.
Quand les histoires prennent vie
À l’étage, les visiteurs poussent une porte, puis une autre. Derrière chacune d’elles, un « livre vivant » les attend. Pendant une vingtaine de minutes, le temps semble suspendu. Les récits s’enchaînent, les questions fusent et les échanges se nouent en toute simplicité.
Gylten, Robert, Mimie, Jackson, Albert, Liudmila, Brunilda, Nour, Hasmik, Madiara… Derrière chaque prénom se cache un parcours d’exil, de reconstruction ou d’engagement. En ouvrant les pages de leur vie, ils racontent les épreuves traversées, mais surtout le chemin qui les a conduits à retrouver leur place et, aujourd’hui, à tendre la main aux autres.
De l’exil à l’accueil, le parcours de Gylten
Lors de cette après-midi, nous avons rencontré Gylten, arrivée du Kosovo avec sa famille pour fuir les tensions et chercher une vie plus stable en France. À son arrivée, tout est nouveau : la langue, les habitudes, le quotidien. Sans repères, elle traverse des débuts difficiles, marqués par la solitude, avant de s’accrocher et d’apprendre pas à pas à construire sa place ici. Aujourd’hui encore, sa situation administrative reste incertaine, une attente lourde qu’elle affronte avec patience et détermination.
Dans ce chemin, ses enfants sont devenus son moteur. Grâce à leur intégration et leur vie à l’école, elle trouve la force de continuer. Depuis 2023, Gylten a choisi de transformer son expérience en aide pour les autres. Bénévole à la Permanence Arc-en-Ciel, elle accueille et accompagne les personnes en difficulté.
« Quand on a été aidé, on a envie d’aider à son tour », dit-elle.
Derrière son histoire, il y a des blessures encore présentes, mais surtout une trajectoire de résilience et d’espoir.

Robert, enseigner bien plus que le français
La deuxième rencontre nous a mené à Robert. À bientôt 83 ans, il n’imaginait pas que le bénévolat lui ouvrirait une nouvelle aventure. Depuis 2024, Robert accompagne chaque semaine quatre apprenants venus de Somalie, du Cameroun, de Géorgie et d’Ouganda dans leur apprentissage du français.
Très vite, il comprend que ces moments dépassent largement le cadre d’un cours.
« Ce n’est pas un métier de professeur. C’est une relation d’accompagnement. Avec ce bénévolat-là, je me sens plus vivant. »
Pour mieux saisir leurs difficultés, il se remet lui-même à apprendre une langue étrangère via Duolingo. Une façon de rester au plus près de leur expérience.
« Cela me permet de comprendre les difficultés qu’ils rencontrent. »

Recommencer une vie
Chaque témoignage raconte une manière différente de recommencer.
Professeure de chimie et de biologie dans la République du Haut-Karabakh, Hasmik menait une vie stable avant que la guerre ne bouleverse tout. L’insécurité et les pénuries l’ont contrainte à quitter son pays. Arrivée à Strasbourg, elle rejoint dès avril 2024 l’équipe des petits-déjeuners de la permanence. Au fil des rencontres, elle trouve sa place parmi les bénévoles. « Chaque rencontre m’apprend quelque chose et me rappelle l’importance de la solidarité ».
Pour Liudmila, le changement est tout aussi radical. Avant son arrivée en France en janvier 2025, elle occupait un poste à responsabilités en Russie dans le secteur bancaire et l’administration régionale de la santé publique. Aujourd’hui, elle est demandeuse d’asile.
« J’avais une carrière, de l’argent, une vie confortable. Maintenant, je n’ai plus rien. C’est difficile de recommencer à zéro quand on avait tout réussi. »
Depuis mai 2026, elle participe au groupe pour les droits des femmes de la permanence, où elle retrouve progressivement un espace d’écoute et de solidarité.
Pour Madiara, quant à elle, a fui la Côte d’Ivoire en novembre 2025 pour échapper à un mariage forcé, après avoir subi de graves violences à la suite de son refus de cette union. Elle aussi a rejoint le groupe les droits des femmes, où elle trouve aujourd’hui un espace de soutien et d’espoir pour avancer.
Servir pour retrouver sa place
À la Permanence Arc-en-Ciel, beaucoup trouvent dans le bénévolat une manière de redonner du sens à leur parcours.
Mimie rejoint en 2025 l’équipe des petits-déjeuners du jeudi matin, où elle prépare et accueille avec bienveillance.
« Servir les autres est une source de bonheur », confie-t-elle.
Arrivé de République démocratique du Congo, Jackson participe depuis 2024 à l’accueil des personnes en précarité :
« Je me sens utile et je fais de belles rencontres. »
Venue d’Albanie, Brunilda partage ce même sentiment et dit simplement : « Caritas, c’est ma famille. »
Albert, engagé depuis 2025 dans les cours de français langue étrangère, accompagne chaque semaine des apprenants du Soudan et d’Afghanistan, une expérience qui a transformé son regard sur les autres.
Comme Nour, venu de Tunisie, et les autres bénévoles présents ce jour-là, tous rappellent que le bénévolat reste avant tout une aventure humaine faite de rencontres et de réciprocité.
Une rencontre qui change les regards
Au fil des rencontres avec ces « livres vivants », les visiteurs découvrent des femmes et des hommes en reconstruction : ils apprennent une langue, élèvent leurs enfants, s’engagent bénévolement et retrouvent, pas à pas, une place dans la société.
Cette Bibliothèque vivante ne cherchait pas seulement à raconter des parcours migratoires. Elle rappelait qu’avant d’être un dossier administratif ou une nationalité, chaque personne porte une histoire, et chaque parcours mérité d’être entendu. Et que parfois, il suffit d’une conversation pour commencer à changer de regard.